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Le défi russo-chinois à la « Marine, seconde de personne

Le défi russo-chinois à la « Marine, seconde de personne1

New Eastern Outlook
16 janvier 2016
Traduction par Jean-Maxime Corneille, article exclusif initial pour le magazine en ligne “New Eastern Outlook” 

Les principaux planificateurs militaires des États-Unis, à la suite de la guerre hispano-américaine de 1898, étudièrent avec attention le modèle impérial de leurs cousins anglophones de Grande-Bretagne. Après 1873, tandis que l'économie britannique sombrait plus profondément dans ce qui fut appelé la Grande Dépression, des hommes comme John Pierpont Morgan, le plus puissant banquier d'Amérique, Andrew Carnegie, son plus grand sidérurgiste, John D. Rockefeller, son monopoliste du pétrole (les premiers oligarques de l'Amérique ), réalisèrent que si les États-Unis désiraient rivaliser avec la Grande-Bretagne en tant que première puissance du monde, ils auraient à posséder une « Marine seconde de personne ». Cette dominance2 navale américaine pourrait bientôt ne plus exister que dans les pages de l'histoire passée. Car regardez attentivement ce que la Chine et la Russie sont en train de réaliser sur les espaces maritimes stratégiques

En Août 2015, se produisit un événement dont les implications stratégiques sur le long terme, devait causer la consternation de Washington et des Quartiers Généraux de l'OTAN. La Russie et la Chine, les deux grandes nations de l'Eurasie, mirent en place des exercices navals conjoints dans la mer du Japon au large des côtes du port d'Extrême-Orient russe, Vladivostok. Commentant l'importance de l'événement, le Vice-amiral Alexander Fedotenko, commandant adjoint de Marine russe, devait déclarer à cette époque que « l'ampleur de l'exercice n'avait pas de précédent », impliquant en effet 22 navires de combat russe et chinois, 20 avions, 40 véhicules blindés, et 500 hommes3. Ces exercices simulaient un engagement antiaérien et anti-sous-marin [ASM]. Il s'agissait de la deuxième phase des exercices navals sino-russes conjoints, appelés Joint Sea 2015, qui avaient commencé en mai lorsque 10 navires chinois et russes avaient mené leur première manœuvre combinée en mer Méditerranée4.

La signification stratégique de ces exercices navals sino-russes conjoints, à la fois en mer Méditerranée et au large de la Chine et de l'Extrême-Orient russe, n'est en fait que la partie visible de ce qui constitue une stratégie militaire conjointe bien plus grande, qui défie potentiellement le contrôle américain des mers.

La suprématie navale a été le pilier vital de la puissance de projection américaine. En Méditerranée, la Russie possède une base navale à tartous en Syrie, techniquement connue en tant que « point d'appui matériel et technique ». Pour la Russie, cette base syrienne et stratégique, il s'agit de sa seule base en Méditerranée. Si la flotte russe de la mer Noire basée en Crimée [Sébastopol] est requise pour des opérations de soutien, telles que l'actuelle intervention militaire en Syrie, l'importance de Tartous est inestimable, de même que pour les autres opérations loin des côtes russes.

La première base étrangère de la marine chinoise.

Un autre événement apparemment mineur, a eu lieu vers la fin 2015 et a apparemment été peu commenté dans les médias PC5. La Chine a en effet annoncé qu'elle était en négociation avec le gouvernement de l'une des plus petites nations mais aussi l'une mieux placées stratégiquement, la République de Djibouti, afin d'y établir une base navale chinoise.

Djibouti a en effet la chance ou la malchance géographique, d'être localisée sur la Corne de de l'Afrique, directement en face de l'étroite voie d'eau venant du Yémen, au sein duquel une guerre acharnée est en cours mettant aux prises une coalition dirigée par l'Arabie Saoudite wahhabite contre les chiites Houthites, face au point d'étranglement stratégique où la mer Rouge débouche dans le golfe d'Aden. Djibouti est bordée au Nord par l'Érythrée, à l'Ouest et au Sud par l'Ethiopie et au Sud-Est par la Somalie.

Les douleurs de l'enfantement d'une hégémonie en banqueroute
La première base navale chinoise étrangère6 est en train d'être négociée à Djibouti, gardant l'une des plus importantes voies maritimes pour le commerce mondial du pétrole et les flux de marchandises venant de Chine.

Techniquement, cette base chinoise serait un modeste centre logistique naval pour les bateaux de patrouille chinois engagés dans les opérations des Nations unies afin de contrôler les pirates de Somalie. Le Ministre des Affaires étrangères de Beijing a déclaré que cette nouvelle base était simplement une infrastructure militaire maritime en Afrique afin de d'assister la Marine chinoise pour qu'elles remplisse ses missions de maintien de la paix internationale sous les auspices des Nations unies7.

Mais de façon significative, les Chinois ont choisi ce petit État désolé de Djibouti, de seulement 850.000 âmes, dans lequel il se trouve que la Marine des États-Unis entretient également sa seule base navale de toute l'Afrique, Camp Lemonnier. Camp Lemonnier est en effet une base navale expéditionnaire [Naval Expeditionary Base] des États-Unis, la seule base permanente de l' AFRICOM américain, et aussi le centre d'un réseau de six bases de surveillance et de lancement de drone en Afrique. Le port de Djibouti héberge également des installations militaires italiennes, françaises, japonaises et pakistanaises. Un sympathique voisinage...

En dépit du fait qu'il ne s'agisse là que de petites installations comparées au Camp Lemonnier, la signification géopolitique pour la Chine et pour le futur de l'hégémonie navale américaine est bien plus grande. Vasili Kashin, un expert concernant les forces militaires chinoises issu du Centre basé à Moscou pour l'Analyse des Stratégies et des Technologies [ CAST : Center for Analysis of Strategies & Technologies8], l'a déclaré à un journal russe : « l'importance politique significative de cet événement va au delà de son importance militaire. Après tout, ceci va être la première réelle base militaire chinoise à l'étranger, même dans sa forme tronquée ». Kashin a mis plus loin l'accent sur les plans de cette base de Djibouti qui sont « une forte indication de ce que la Chine est en train de devenir une grande puissance navale à part entière, à égalité avec la France et la Grande-Bretagne, si ce n'est avec la Russie ou les États-Unis. Il s'agit là d'une indication que Beijing cherche à sécuriser ses intérêts à l'étranger, incluant pour cela l'utilisation de ses forces armées. Or ces intérêts sont vraiment considérables9».

Un analyste politique américain, James Poulos, écrivant dans The Week, une publication de Washington, a averti que la présence de Washington dans le continent africain riche en ressources, est en train de dépérir tandis que celle de la Chine grandit fortement. Il note que «... l'Éthiopie vient juste de chasser à coups de pieds une base de drone que Washington escomptait étendre... en d'autres termes, tandis que la Chine établit sa "boutique" à Djibouti, les États-Unis se trouvent eux-mêmes restreints à ce pays pour la zone Est de ses opérations africaines : une position précaire dans un environnement compétitif. Cette année, l'Afrique pourrait devenir un nouveau boulet pour les États-Unis, et une nouvelle ligne de vie pour la Chine10».

Une Marine qui ne serait plus « seconde de personne »...

Depuis la préparation de son entrée dans la Première Guerre mondiale en 1916, lorsqu'était adopté par le Congrès américain le "Naval Expansion Act" de 1916, la stratégie de Washington fut de bâtir une force navale « seconde de personne ». Aujourd'hui, en termes bruts, la marine américaine est toujours « seconde de personne ». Mais c'est seulement sur le papier. Sa Marine possède 288 unités en ordre de bataille, dont un tiers est constamment en opération par rotation. Elle possède 10 porte-avions, soit davantage que le reste du monde entier. Elle dispose également de neuf navires d'assaut amphibie, 22 croiseurs, 62 destroyers, 17 frégates, et 72 sous-marins, incluant 54 Sous-marins Nucléaires d'Attaque [SNA]. La marine américaine a aussi la deuxième plus grande aviation embarquée du monde avec 3700 avions11, et constitue aussi la plus grande marine en termes d'effectifs12.

Mais regardez à présent le potentiel combiné des flottes russes et chinoises, et l'image prend alors une tout autre apparence, quelque chose dont les planificateurs du Pentagone ne font que prendre conscience aujourd'hui, tandis que les folles politiques guerrières et provocatrices des néoconservateurs (contre la Chine dans le Pivot Asiatique [Asian Pivot] d'Obama, et contre la Russie en Ukraine), ont mis en exergue quant à la réalité géopolitique de cette coopération militaire russo-chinoise aujourd'hui : elle est plus aboutie que jamais elle ne le fut dans l'histoire.

Durant les 25 dernières années de modernisation économique, la Marine de l'armée de libérations populaires chinoises [Peoples’ Liberation Army Navy, PLAN] s'est grandement transformée en une vraie marine de haute mer, un exploit remarquable. Cette Marine chinoise possède un porte-aéronefs (et deux autres sont en construction), trois transports, trois transports amphibies, 25 destroyers, 42 frégates, huit SNA et approximativement 50 sous-marins d'atttaque conventionnels, servis par un effectif de 133.000 personnels, incluant le corps des troupes de marines chinoises. Son aviation rattachée compte 650 appareils, incluant des avions de combat embarqués J-15, des chasseurs multi rôle J-10, des avions de patrouille maritime Y-8, et des avions de lutte anti sous-marine Z-913.

Si nous combinons ceci avec la marine Russe, en train d'être grandement modernisée après la grande période de négligence ayant suivi la fin de la Guerre froide, le tableau est en soi un défi pour Washington, pour le dire avec charité...

La marine Russe aligne en effet 79 navires de la taille d'un frégate ou plus grands, incluant un porte-aéronef, cinq croiseurs, 13 destroyers, et 52 sous-marins. La force navale russe se trouve dans sa force sous-marine avec 15 SNA, 16 sous-marins d'attaque conventionnels, 6 sous-marins nucléaires lanceurs de missiles de croisière (SSGN), et neuf sous-marins nucléaires lanceurs d'engins (SNLE). Ces derniers représentent une capacité de seconde frappe nucléaire valable pour la Russie. Les plans russes en vue d'acquérir encore un autre porte-aéronefs, une nouvelle classe de destroyers lanceur de missiles guidés, des SNLE de classe Borey II, des SNA Yasen II, et l'amélioration des sous-marins d'attaque conventionnels de classe Kilo et Lada14.

Par ailleurs, la Russie entreprend une "profonde modernisation" de sa flotte sous-marine. En 2013 la flotte a obtenu son nouveau SNLE de classe Borei, et projette d'en ajouter cinq autres dans la décennie prochaine. La flotte a obtenu son premier navire de débarquement de classe Dyugon en 2014. La campagne de modernisation fait partie d'un programme majeur de réarmement naval russe sur ces 20 prochaines années, clairement motivé par la poursuite américaine sans relâche de sa stratégie de déstabilisation concernant la défense contre les missiles balistiques DAM - Défense Anti-Missiles (Ballistiques)], visant la force de frappe nucléaire de la Russie.

Un nouveau SNLE de classe Borei, le Vladimir Monomakh, a été lancé en 2015. Son navire jumeau [sister-ship], le SNLE de classe Borei Alexandre Nevsky, a récemment mené avec succès un essai de lancement unique d'un Missile Balistique Inter-Continental Boulava depuis la péninsule du Kamtchatka. Ces nouveaux sous-marins vont avoir des implications dans les opérations stratégiques nucléaires du Pacifique : ils vont être plus silencieux et capables de porter deux fois plus de têtes nucléaires que les actuelles classes de SNLE Delta III, avec une bien plus grande précision. Les SNLE de classe Borei basés à Rybachiy [Kamchatka15], vont mener des croisières de dissuasion dans le Pacifique officiellement afin de protéger la Russie. Le premier des six SNA de classe Iassen [4e génération], qui sont attendus pour entrer en service en Extrême-Orient durant la décennie prochaine, va rejoindre la flotte du Pacifique au plus tôt en 201716.

Pris ensemble, la significative expérience navale russe emmagasinée durant la Guerre froide, combinée avec l'ambitieuse expansion chinoise et la création d'une flotte de haute mer moderne, constituent un défi pour la domination américaine des mers mondiales comme il n'en a jamais existé auparavant. Ceci pourrait être le bon moment pour les institutions américaines et les planificateurs militaires, d'envisager des plans de désescalade militaire mondiale avant qu'il ne soit trop tard. Est-ce naïf ? Mais pourquoi donc cela le serait-il?

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1 Référence au Naval Act [Loi navale (acte législatif)] de 1916, aussi appelé le "Big Navy Act." (Loi pour une grosse Marine). Comprendre : une "Marine qui ne serait la seconde par rapport aucune marine du monde", qui serait donc de fait la première Marine du monde... Voir : « A Navy Second to None: The History of U.S. Naval Training in World War I », Michael D. Besch (Contributions in Legal Studies, Praeger, 2001).«The 1916 Naval Expansion Act: Planning for a Navy Second to None » (Joseph Kirschbaum, ProQuest, 2008, p.29).
2 NDT : F. William Engdahl utilise le mot « dominance » (désuet mais existant néanmoins en français). A comprendre ici comme le fait d’ériger la domination en tant que mode de gouvernement, recherchée dans tous les domaines (tous les « spectres de menaces », diraient les spécialistes en matière de Défense) relevant de la Souveraineté de l’Etat américain, face à tous ses rivaux potentiels. Voir pour l'origine du concept largement utilisé depuis la fin de la Guerre Froide : «Full Spectrum Dominance » (2008, à paraître en français).
3 NDT : «China, Russia Land 400 Marines in First Joint Pacific Amphibious Exercise » (USNI, 26 août 2015): il s'agissait d'un exercice combiné de débarquement amphibie, 400 ou 500 hommes selon les sources.
4 Tony Halpin, Russia China Start Joint Naval Drills of Unprecedented Scale August 20, 2015, http://www.bloomberg.com/news/articles/2015-08-20/russia-china-start-joint-naval-drills-of-unprecedented-scale « China and Russia Conclude Naval Drill in Mediterranean » (The Diplomat, 22 mai 2015); « Why Are Chinese and Russian Ships Prowling the Mediterranean? » (Foreign Policy, 15 mai 2015).
5 "Mainstream" Principaux Courants/Politiquement Corrects.
6 NDT : il existait en fait déjà Gwadar au Pakistan, mais une base incertaine du fait de la situation du pays.
7 Sputnik News, Chinas Power Play in Djibouti First Step to Great Naval Power Status?, 30 November, 2015, http://sputniknews.com/military/20151130/1030992194/china-djibouti-great-naval-power.html#ixzz3xEn4tkif.
8 http://www.cast.ru/eng/
9 Ibid.
10 James Poulos, China is building its first military base in Africa. America should be very nervous, The Week, January 12, 2015, http://theweek.com/articles/598367/china-building-first-military-base-africa-america-should-nervous.
11 NDT : seule une partie de ces avions sont "embarqués", les autres étant indirectement "rattachés" à l'U.S. Navy, bien que basés à terre.
12 Kyle Mizokami , The Five Most Powerful Navies on the Planet, June 6, 2014, http://nationalinterest.org/feature/the-five-most-powerful-navies-the-planet-10610.
13 Ibid.
14 Ibid.
15 NDT : Ne pas confondre avec une base au nom similaire donnant sur la Mer des Barents, au Nord de la Norvège...
16 Hans M. Kristensen, Russian Pacific Fleet Prepares For Arrival of New Missile Submarines, Federation of American Scientists, September 14, 2015, https://fas.org/blogs/security/2015/09/pacificfleet/

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